Coopérer ou se protéger ?

« Mon enfant est défiant, il ne coopère pas, il ne fait aucun effort ! Mon enfant a un problème. »

Aux parents qui parlent ainsi, Jesper Juul1 répond : « Seuls et uniquement les parents sont responsables des problèmes dans la relation avec leur enfant et dans la qualité du lien qui les unit. »

C’est encore tout de ma faute ! C’est ça ? Alors que je fais tant d’efforts pour être calme, pour être présent, pour être à l’écoute ! J’en ai marre qu’on me mette toujours tout sur les épaules !

Non, ce n’est pas de notre faute, c’est notre responsabilité.

Ce n’est pas de notre faute, car nous ne faisons pas exprès de rendre notre enfant et nous-même malheureux, bien au contraire. Mais ce que dit Jesper Juul, c’est que c’est nous qui sommes responsables de ce qui arrive, c’est à dire que c’est nous qui pouvons faire quelque chose pour que cela change ! Et ça, c’est plutôt une bonne nouvelle, non ?

Tout être humain est sans cesse tiraillé entre deux impératifs : coopérer avec autrui et protéger son intégrité personnelle.

Pour Jesper Juul, coopérer signifie s’adapter, se conformer pour faire partie d’un groupe et avoir de la valeur aux yeux du groupe. Protéger son intégrité personnelle, c’est savoir respecter ses propres besoins, ses propres souhaits, ses propres limites. C’est se respecter soi-même, c’est conserver, voir nourrir son estime de soi.

Aujourd’hui, c’est établi qu’un enfant est naturellement et fondamentalement un être social et coopératif. Un enfant va s’adapter pour être accepté dans la famille ou le groupe dans lequel il vit. Toujours. Mais chaque enfant est aussi instinctivement poussé à protéger son intégrité personnelle. Certains avec plus de détermination que d’autres.

Un enfant qui ne coopère plus, un enfant qui fait mal aux autres, un enfant qui ment, un enfant qui fuit, est un enfant qui tente de défendre son intégrité personnelle, qui lutte pour conserver son estime de lui-même. Le plus souvent le message est « Tu as violé mon intégrité, je fais ce que je peux pour la préserver, même si cela me coûte très cher et me rend très malheureux ».

Un enfant qui se comporte « mal » est un enfant qui se protège.

C’est sain quand un enfant lutte pour cela et le fait savoir. Ce n’est pas toujours le cas. Parfois l’enfant s’adapte au prix de son intégrité et de son estime de lui-même.

Comment viole-t-on l’intégrité d’un enfant ? Il y a bien sûr ce que la société, voire la loi, considère comme une violation : la violence physique, l’abus sexuel, la négligence ou l’imposition d’une idéologie. Mais à cela s’ajoute, selon Jesper Juul, un certain nombre d’actes et attitudes éducatives.

Voyons plutôt ce que Jesper Juul nous conseille de faire pour éviter de violer l’intégrité de nos enfants. Voici quatre aspects importants :

Règle n° 1 : Ne jamais blâmer, critiquer, rabaisser ou humilier un enfant !

Tellement de parents pensent encore qu’en disant à un enfant combien il est tête en l’air, maladroit, irresponsable, il va s’améliorer ! « Mais quel andouille, ça fait cent fois que je te le dis ! » C’est non seulement absurde, mais c’est malsain. Et pourtant nous sommes encore nombreux à le faire, si ce n’est pas dans l’espoir que l’enfant change, alors c’est par exaspération.

D’autres parents voient encore la punition humiliante, comme la dernière alternative pour se faire respecter, comme une manière pour faire comprendre à l’enfant ce que les parents veulent de lui. Mais l’enfant entend : « Tu dois me respecter, mais moi je n’ai pas besoin de te respecter ! ». Non ce n’est pas l’enfant qui doit montrer l’exemple, ce sont les parents. Et si cela ne vous convainc pas, sachez que tous les processus d’apprentissage associés à une expérience émotionnelle négative, comme les punitions humiliantes, ralentissent et finissent par s’arrêter.

Règle n° 2 : Ce que l’enfant ressent est toujours juste et doit être respecté !

On parle ici des sensations et des sentiments que ressent l’enfant. Il a chaud alors que tout le monde porte de gros pulls, il s’ennuie alors que tout le monde fait la fête, il n’est pas fatigué alors que c’est l’heure de dormir. Vous pouvez ne pas être d’accord, parler de vos besoins à vous, par exemple qu’il se mette au lit. Mais le « sisi tu es fatigué » ou le « mais non, tu ne peux pas t’ennuyer, il y a tellement de jeux et de petits copains ! », ne respecte pas les ressentis de l’enfant. Quand le parent dit « Il fait froid, tu dois mettre ton pull ! » alors que l’enfant dit avoir chaud, revient à dire, « je sais mieux que toi ce que tu ressens ». Renier les sensations, les sentiments et besoins de l’enfant lui apprend à ne pas faire confiance à ses ressentis et ses besoins ! C’est lui apprendre à être soumis à un contrôle externe (par d’autres personnes) et non pas à un contrôle interne souverain.

Aux ateliers pour parents2 on apprend non seulement pourquoi c’est important de respecter les ressentis et les sentiments de l’enfant, mais aussi concrètement comment faire pour les accueillir dans différentes situations.

Règle n° 3 : Comme parent, j’ai aussi mes limites et mes besoins et j’en suis seul responsable!

Jesper Juul nous invite à utiliser le langage de la responsabilité personnelle quand on utilise notre pouvoir parental. Tout en respectant les ressentis de l’enfant et en évitant tout blâme, bien sûr.

C’est quoi le langage de la responsabilité personnelle ? C’est celui des jeunes enfants. Écoutez-les quand ils parlent, ils disent : « Je veux/je ne veux pas, Je vais/je ne vais pas, J’aime/je n’aime pas » !

Les remarques comme «Papa aimerait entendre ce que Jack dit au téléphone » ou « ça dérange Maman quand tu manges comme ça, est-ce que tu ne pourrais pas manger proprement ? » sonnent gentilles et peu autoritaires. Les demandes comme « Je veux que tu restes calme quand je parle à Jack au téléphone » ou « Je veux que tu manges en laissant la nourriture dans l’assiette », sonnent plus autoritaires, mais Jesper Juul dit : «Quand on dit « je veux », on assume la responsabilité de notre bien-être. Quand on évite cette forme active, cette voix de la responsabilité de soi, on finit par donner la responsabilité de notre bien-être aux autres.

Et quand l’enfant ne veut pas aller se coucher en disant qu’il n’a pas sommeil ? « Mmmn, ok, tu n’as pas sommeil (je respecte le ressenti). Moi, je veux que tu ailles au lit, j’ai besoin d’être seul maintenant (je prends la responsabilité de mes besoins). Qu’est-ce que tu pourrais faire en attendant que tu aies sommeil ou pour t’aider à t’endormir tout en me laissant seul ? (je lui laisse la possibilité de résoudre ce problème comme il le souhaite) ».

Et c’est valable pour une demande de service. Jesper Juul donne un exemple qui m’a fait sourire:

– « Simon, je veux que tu descendes le vieux papier au recyclage »

– « Oh non je n’ai pas envie, je suis en train de regarder la télévision »

– « Tu peux ne pas avoir envie tout le temps que tu descendes et que tu remontes, mais je veux que ces
papiers soient au recyclage aujourd’hui ! »

Règle n° 4 : Savoir leur laisser leurs propres responsabilités quand ils nous font comprendre qu’ils sont prêts.

Comme on en discute aux ateliers de communication parents-enfants, comme parents nous accompagnons notre enfant de son état de bébé complètement dépendant à l’étape de l’adolescent autonome et indépendant. Quand ils sont tout-petits, les enfants se sentent sécurisés quand un parent prend le contrôle, pose des limites et montre sa plus grande connaissance du monde. Mais en grandissant, les enfants deviennent irrités quand notre responsabilité parentale empiète sur leur désir d’être responsable d’eux-mêmes. Adolescents, ce n’est plus le moment de les éduquer, ni de prendre de responsabilité pour eux. Ils ont besoin de sentir le même respect qu’on a pour un autre adulte. Autrement, dit Jesper Juul, c’est comme leur dire « Je sais mieux ce qui est bon pour toi » ou « Je ne suis pas content de qui tu es devenu ».

Quand ça ne fonctionne plus, qu’il y a de la résistance, des conflits, ce sont des signaux qui signifient que c’est le moment de lâcher cette part de responsabilité et de la laisser à votre enfant.

C’est typique autour des sujets comme la nourriture, le sommeil, l’école, les vêtements, les devoirs, l’argent de poche ou se lever le matin.

Dans beaucoup de famille, plus un enfant devient âgé, plus il lui faut de rappels pour qu’il se lève le matin. Si vous le lever avec un sourire, sans souci et qu’il se lève sans rechigner, continuez ainsi, ne changez surtout rien. Mais si ça ne se passe pas ainsi, arrêtez de le faire. Car indéniablement, vous devenez irritable, et dans votre attitude et vos mots, vous allez exprimer des reproches, des accusations, des blâmes ou des injures, de l’ironie ou du sarcasmes qui sont tous délétères et mènent à un conflit destructeur pour l’enfant. Donnez-lui plutôt la responsabilité qui lui appartient, puisqu’il vous montre qu’il est prêt. Et surtout ne rendez pas l’enfant responsable du conflit. C’est la pire chose qu’un parent puisse faire.

Alors Jesper Juul propose que vous vous asseyez et dites quelque chose comme ça :

« Quand tu étais jeune, on a pensé que c’était sympa de te réveiller le matin, alors on a pris la responsabilité d’être sûr que tu te levais assez vite le matin. Mais maintenant, nous pensons différemment. Nous nous sentons irrités tous les jours, quand nous te faisons des rappels et que tu les ignores. Alors nous avons décidé de te donner la responsabilité de te lever le matin. Si de temps en temps, tu te couches tard et tu as peur de ne pas entendre le réveil, tu peux le dire et nous t’aiderons. Mais autrement, tu devras faire en sorte de te lever chaque matin pour être à l’heure à l’école. »

Je l’ai fait pour la préparation du matin avec ma fille quand elle avait 6 ans. S’habiller, déjeuner, se brosser les dents, prendre ce qu’il faut pour l’école, et tout ça dans les temps. J’ai passé du cauchemar au rêve !

Aux ateliers pour parents, nous voyons comment nous pouvons éviter de prendre des décisions à la place de nos enfants quand ils grandissent, ce qui est une autre manière d’empiéter sur leur responsabilité personnelle, tout en les aidant à prendre leurs décisions eux-mêmes.

Et quand l’enfant refuse pour de bon ? De nous aider à mettre la table, d’aller à l’école, de nous laisser tranquille ? Repensons peut-être à ce que Jesper Juul dit : « un enfant qui ne coopère plus, c’est un enfant qui défend son intégrité ». C’est peut-être qu’il y a quelque chose à réviser dans notre attitude parentale. C’est juste un signe.

1 Your competent Child, Jesper Juul, Ed. Balboa Press
2 Atelier pour parents de Papoose.ch : http://www.papoose.ch

Texte: Laure Steiner Convers
Illustration: par Foundry Co de Pixabay

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